ligne 13

Matins et soirs, tous les jours, je suis une des rares privilégiées (nous sommes quotidiennement seulement 550 000 chanceux) à emprunter la fameuse ligne 13 du métro parisien.

Après deux années de pratique intensives et répétées, les bains de foule matinaux sont devenus ma raison de me lever. Mieux qu’un vulgaire match de foot ou qu’un meeting politique, plus économique et plus fédérateur, vous pouvez être l’heureux témoin ou acteur, pour seulement 1€70, d’incroyables liesses et ferveurs populaires. Emportée par une foule d’illustres inconnus, je crie au scandale, profère injures et menaces à l’encontre de notre ennemi commun : la maléfique RATP. Collée, serrée, malmenée, bousculée, je fais connaissance avec mes partenaires de l’horreur et, ensemble, nous imaginons un monde meilleur, plus frais, plus beau, plus aéré, plus calme, où la gentille RATP viendrait nous sauver. Arriver trempée, assoiffée et décoiffée au bureau est le prix (minime soit-il) à payer afin de participer à cette inimaginable communion de corps et d’esprits.

Entassée dans un wagon, c’est, pour moi, l’occasion de découvrir de nouvelles personnalités, de nouveaux caractères, des formes de vie souterraines inexplorées. Il existe, en effet, une espèce, moins répandue dans les autres lignes, pourvue d’une férocité remarquable : Les lionnes de la ligne 13.

Quand une lionne entre dans le métro, rien n’est plus pareil. Feu la communion des âmes entassées ! C’est désormais chacun pour soi, chacun pour une place assise. La lionne, de part son expérience, son œil aiguisé, son flaire, son agilité et surtout sa rapidité, sera bien évidemment la plus rapide à obtenir le sacro-saint : une place assise ! Dès son arrivée en wagon, tous ses sens sont en éveil. Lors de ses nombreuses années de pratique de la ligne 13, la lionne a accumulé une rage, fruit de ces matins difficiles où elle a été forcée et contrainte de s’agglutiner avec des inconnus aux odeurs corporelles dérangeantes. Elle connait tous les emplacements stratégiques où il convient de s’implanter afin d’être l’élue de la prochaine place assise. Ses ultrasons lui permettent de repérer en un instant la place prochainement disponible ; sa cible. Certains signes ne trompent pas : une personne range son livre dans son sac signifie qu’elle prépare sa sortie du train de l’horreur. Telle une lionne qui se jette sur sa proie dans la jungle sauvage, la lionne parisienne n’a plus aucune retenue et fonce sur la place tant convoitée.

Bousculez-nous, piétinez-nous, respectables lionnes, reines de la 13 ! Nous ne sommes que de pauvres gens qui espérons juste un voyage quotidien sans coups de coudes, coups de sacs et autres divers accessoires.